Le breton à la conquête de la modernité

By David ar Rouz (Université de Haute-Bretagne)

Abstract

Given the importance of media consumption in our modern societies, it seems crucial, if not vital, to the survival of any minority language that it conquers this particular field of social life. Translation offers interesting possibilities, if minority language speakers appropriate the technical tools proper to the profession, because it reduces costs and makes multimedia content production easier. The communication explores the interaction between multimedia production and translation through the example of the Breton language.

Resumé

Étant donné l’importance de la consommation de médias dans nos sociétés modernes, il semble crucial pour la survie d’une langue minoritaire qu’elle conquière ce domaine particulier de la vie sociale. La traduction offre des possibilités intéressantes, si les locuteurs de langue minoritaire s’approprient les outils techniques propres au métier, car ils permettent de réduire les coûts et facilitent la production de contenus multimédias. L’article étudie l’interaction entre production multimédia et traduction par l’exemple du breton.

Keywords/Mot-clés

ENG: Translation, Breton, media, translation science
FRAN: Traduction, breton, médias, traductologie

©inTRAlinea & David ar Rouz (2009).
"Le breton à la conquête de la modernité"
inTRAlinea Special Issue: The Translation of Dialects in Multimedia
Edited by: M. Giorgio Marrano, G. Nadiani & C. Rundle
This article can be freely reproduced under Creative Commons License.
Permanent URL: http://www.intralinea.org/specials/article/1710

Introduction

La technologie a pris une importance considérable dans notre vie de tous les jours, non seulement dans nos modes de communication (téléphone, Internet, mobiles…), mais aussi dans la transmission d’informations et dans nos loisirs (radio, télévision, jeux vidéo…). Ces « nouvelles technologies » sont donc modernes au double sens d’« actuel, contemporain » et de « bénéficiant des progrès récents de la technique, de la science » (Le Nouveau Petit Robert, 1994).

En Bretagne, comme ailleurs, les médias audiovisuels ont fait leur apparition au début du XXe siècle (seulement !) avec la première émission radio le 1er juin 1927. La télévision, elle, est arrivée seulement après-guerre, mais n’épargne aujourd’hui que très peu de foyers (le graphique ci-contre montre la pénétration du téléviseur en France pour les deux premières données, puis en Bretagne à partir de 1971). Car aujourd’hui, les Français consomment en moyenne près de 6 h de télévision par jour et par foyer (Médiamétrie, « Médiamat Mensuel », communiqué de presse du 2 avril 2007).





Par contre, la langue bretonne, parlée à l’ouest de la frontière linguistique (la ligne la plus à gauche sur la carte ci-dessous), ne fait son apparition à la radio que 8 ans après la première émission, le 27 janvier 1935, à l’occasion d’une veillée chant présentée par le Cercle Celtique de Rennes, où « pep tra, ha zoken ar c’hanaouennoù gallek, [a oa embannet] e brezhoneg da gentañ » « tout était donné en breton d’abord, y compris les chansons françaises », indique Frañsez Kervella (Moal, 39, toutes les traductions du breton sont de mon fait). Il est donc intéressant de noter que l’on fait appel à cette occasion à la traduction, en dépit du fonds certainement disponible directement en breton. À la télé, le breton n’apparaît que 15 ans après la première émission française : une minute trente quotidienne dans les 20 minutes d’informations régionales ! Le premier magazine de 15 minutes, Breiz o veva, est diffusé tous les 15 jours à partir du 5 janvier 1971, soit 22 ans après la première émission télévisée française.





Source: geobreizh.com

 

Les locuteurs de breton ont donc dû véritablement conquérir une place pour leur langue dans les médias et, au vu des émissions disponibles aujourd’hui, que je présenterai brièvement en première partie, la lutte est loin d’être terminée. Dans la deuxième partie, nous nous intéresserons au public existant pour les contenus multimédias en breton et nous analyserons enfin le rôle de la traduction dans leur production.

2. Le breton dans les médias

Le thème est d’actualité, puisqu’il a été traité plusieurs fois aux cours des années 2000 à l’occasion de l’Université Jeunes en Bretagne, organisée par le Conseil culturel de Bretagne, et représentait 9 des 23 sujets de la dernière édition, du 5 au 8 avril 2007. Afin de vous permettre d’en mesurer les enjeux, je vais m’efforcer de décrire brièvement le paysage audiovisuel en Bretagne et en breton.





2.1. Radios

On compte en Bretagne deux radios locales publiques, qui font partie du réseau France Bleu (groupe Radio France) et diffusent quelques heures d’émissions en breton par semaine. Kaouenn FM, association dont l’objectif est la création d’une radio entièrement en breton pour le pays du Trégor-Goëlo, dans le nord des Côtes d’Armor, estime pour sa part qu’« avec 14h de programmes en breton sur 168h hebdomadaires la part de la langue bretonne est de 8,3 % sur France Bleu. » (Kaouenn FM, http://www.kuzul.info/10-categorie-764312.html) France Bleu Loire Océan, en Loire-Atlantique, ne diffuse aucune émission en breton.





Source: geobreizh.com

 

Plusieurs radios associatives en diffusent beaucoup plus, puisque deux sont entièrement en breton, Radio Kerne dans le sud-Finistère et Arvorig FM dans le nord-Finistère, et deux autres sont bilingues : Radio Kreiz-Breizh principalement sur les Côtes d’Armor et Radio Bro Gwened sur le Morbihan. On peut aussi mentionner RCF Rivages (nord-Finistère) et Alternantes (Loire-Atlantique) qui offrent quelques émissions en breton. Ces radios sont également diffusées par Internet. Notons que la demande de fréquence de Kaouenn FM a récemment été refusée par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), ainsi que la demande d’Arvorig FM pour Brest.

2.2. Télévisions

Le paysage télévisé n’est pas beaucoup plus riche puisque France 3 Ouest (régions Bretagne et Pays de la Loire) diffusait en tout et pour tout en 2005 1 h 10 d’émissions en breton par semaine sur 8 h de production hebdomadaire pour la Bretagne (Moal). La télévision locale TV Rennes a aussi proposé des émissions mais elle n’a plus aujourd’hui que des projets.

En septembre 2000 s’est créée la première chaîne régionale bilingue privée en Europe, TV Breizh. Les bretonnants y ont mis beaucoup d’espoir, mais seuls les abonnés aux bouquets satellite peuvent la recevoir et nous verrons que la chaîne n’a pas été à la hauteur des attentes des téléspectateurs et a dû revoir ses ambitions à la baisse. Pourtant, les moyens déployés, « pep3 millions d’euros au total pour le doublage en breton (Baudu, 2007), sont extrêmement importants au regard de ce que l’on a pu voir ailleurs, indique Samuel Julien, directeur de l’association à qui la chaîne confie le doublage :

Ce que fait et ce qu’a fait TV Breizh, c’est-à-dire donner de l’argent pour doubler des films en breton est quelque chose qu’on n’a vu nulle part ailleurs dans le monde entier, c’est-à-dire une entreprise qui donne de l’argent pour une si petite langue… C’est quelque chose de miraculeux. […] Et s’il n’y avait pas eu cet argent, il n’y aurait rien eu. (entretien du 7 avril 2007)

Un espoir d’une autre nature apparaît pourtant depuis quelques mois et repose sur la technologie Internet. Avec le haut débit et l’accessibilité du matériel vidéo (caméscopes, logiciels de montage, etc.), des associations ou des entreprises, telles que Gwagenn TV, An Tour Tan, Brezhoweb, se montent pour proposer du contenu vidéo en breton par Internet. Le projet de création d’un média pour la Bretagne que proposent à la fois Rémy Dupont et l’association Bretagne prospective « serait basé sur les dernières possibilités d’Internet en terme de diffusion d’image et de son mais aussi d’apport de contenu par les utilisateurs eux-mêmes. » (Rivallain, 2007)

2.3. Internet

Il est bien difficile d’évaluer le volume des textes proposés en breton sur Internet. On peut tout au plus donner quelques indications : une recherche sur le nom de la langue, brezhoneg, dans le moteur Google donne 8,87 millions de résultats. Mais ce chiffre ne tient pas compte du contenu diffusé en breton autrement que par le texte, c’est-à-dire les contenus audiovisuels.

3. Le public

3.1. Une audience potentielle faible

Bien entendu, l’explication à ce paysage assez désolé réside dans la faible audience potentielle. D’un sondage mené en 2007 auprès de 3 109 personnes de plus de 15 ans sur les cinq départements bretons, il ressort que : « Entre 1997 et 2007, le nombre de locuteurs bretons en Basse-Bretagne a baissé de 30 %. On est passé de 246 000 à 172 000 personnes qui déclarent parler breton. » Au total dans toute la Bretagne, ils seraient 206 000, et les plus de 60 ans « constituent 70 % des bretonnants. » (Gaillard, 2009). Comme le dit Stefan Moal (72), « pell emañ Yann Vruder eus e gazeg (“la ménagère de moins de 50 ans”) » « le publicitaire est loin de sa cible (“la ménagère de moins de 50 ans”) », qui, en mars 2007, a regardé la télévision 3 h 56 par jour, l’autre catégorie très consommatrice étant les adolescents à 3 h 49 (Médiamétrie, 2007).



L’audience des médias audiovisuels correspondait bien en 1992 à cette répartition générationnelle des bretonnants, puisque les plus de 60 ans en constituaient, selon l’INSEE, 53 %, les 16-30 ans 6 % et les moins de 16 ans 0,8 % (Moal, 73). Médiamétrie estimait pour sa part en 1997 que 57 % des téléspectateurs de France 3 étaient des personnes âgées (Moal, 75).



En outre, seuls 30 % de ce public potentiel de 300 000 personnes écoutaient en 1997 la radio en breton, dont 13 % tous les jours ou presque et 11,5 % une fois par semaine. 48 % regardaient France 3, dont 13 % tous les jours ou presque et 25,5 % une fois par semaine (sondage TMO-Régions, avril 1997, cité par Moal, 73). Ce qui faisait déjà dire à Mari C. Jones en 1994, à partir d’une enquête locale aboutissant à des résultats similaires, que « les médias n’ont pas réussi à toucher une grande partie des téléspectateurs potentiels » (cité par Moal, 89).

Les stratégies des chaînes de télévision ont dès lors un même objectif : attirer davantage de téléspectateurs. France 3 adopte ainsi, à partir de 1996, le sous-titrage en français des émissions en breton pour attirer davantage de non-bretonnants le week-end. Selon la chaîne, il était demandé aussi bien par les non-bretonnants que par les bretonnants et aurait doublé l’audience des émissions en breton (Moal, 92).

Plus radicale encore, TV Breizh a engagé une politique de débretonnisation de la grille depuis 2003 en raison des pertes d’argent qu’elle accumulait avec seulement 0,6 % des abonnés qui la regardaient. Cette politique a consisté à supprimer les dessins animés doublés en breton, puis, en 2005, le sujet en breton qui terminait les infos régionales, n’y maintenant que des titres bilingues. Le nombre de téléspectateurs est alors passé à 1,3 %, ce qui met TV Breizh en troisième position des chaînes câblées ou par satellite.

Pourtant, dans certains pays de Bretagne, la population bretonnante reste proportionnellement très importante. Dans le Trégor-Goëlo,

si le projet de radio en langue bretonne de Kaouenn FM avait été retenu la part cumulée de la langue bretonne sur cette zone FM aurait été de 5,7% pour une population qui a [sic] 42% déclare comprendre le breton. Au lieu de cela le pourcentage diminuera un peu plus pour représenter 0,4% [au lieu de 0,5 %]. (Kaouenn FM, http://www.kuzul.info/10-categorie-764312.html)

3.2. Segmentation de la cible

Au problème du nombre, il faut ajouter un problème de double segmentation de la cible. Par génération d’abord : les chaînes ne peuvent pas proposer le même contenu aux enfants, aux adolescents et aux adultes. France 3 propose donc une émission jeunesse le mercredi matin, un magazine, suivi d’une émission pour les jeunes le samedi matin, un magazine de débat et de documentaires le dimanche matin et, sur la partie occidentale de la Bretagne uniquement, un magazine d’information le midi.

TV Breizh, de son côté, a également commencé par faire doubler des dessins animés en breton pour les enfants. Puis elle s’est orientée vers les séries : Perry Mason et Columbo, a fait doubler deux téléfilms et s’attaque maintenant à des longs métrages. Actuellement, elle produit en plus un magazine hebdomadaire de 15 minutes le samedi matin, sans oublier la diffusion depuis les débuts de la chaîne de programmes événementiels commentés en breton, tels que les matchs de la Coupe du Monde de Football (Baudu).



À cette segmentation naturelle de n’importe quelle cible médiatique, quelle qu’en soit la langue, il faut ajouter une segmentation par mode d’apprentissage du breton, qui peut d’une certaine manière se superposer à une segmentation dialectale. Mari C. Jones a en effet expliqué dans son étude sur le breton de Plougastel-Daoulas que l’un des principaux obstacles à la diffusion d’émissions en breton était celui de la compréhension. Elle ressortait finalement de son enquête que, tout comme un dialecte différent de celui des personnes interrogées, le breton « standard » mettait beaucoup de bretonnants en difficulté (Moal, 77-78), alors que les néo-bretonnants peuvent avoir du mal à comprendre des bretonnants de naissance, à cette différence près qu’ils seront souvent demandeurs de ce contact avec un breton considéré comme « authentique ».

C’est aussi cette segmentation que souligne Samuel Julien, directeur de Dizale, lorsqu’il rapporte les commentaires qu’il entend sur les films doublés par son association : certains trouvent que le breton employé par les acteurs recourt à trop d’expressions locales, tandis que d’autres trouvent au contraire qu’il n’est pas assez accentué, ce qui constitue une des principales différences entre la façon que les bretonnants de naissance ont de s’exprimer et celle des néo-bretonnants.

3.3. La demande

La demande de breton dans les médias existe pourtant puisque les sondages de TMO de 1991 et 1997 ont montré qu’un pourcentage non négligeable de la population souhaitait plus d’émissions en breton, tandis que la grande majorité n’y attachait pas d’importance en 1991 et qu’une majorité estimait en 1997 qu’il y en avait assez, certainement en raison de la reformulation de la dernière option qui était devenue « je ne sais pas » au lieu de « ça m’est égal ». Comme le souligne Stefan Moal en citant ces deux sondages, les deux formules ne sont pas du tout équivalentes et c’est ce qui explique sans doute les différences sur ces deux options. On notera par contre une augmentation significative du nombre de gens souhaitant beaucoup plus d’émissions en breton.



On pourrait juger l’information en breton inutile dans la mesure où les bretonnants sont déjà abreuvés d’informations en français par de nombreux canaux médiatiques. La demande d’émissions en breton, et en particulier d’informations, porte en fait, et peut-être surtout, sur un contenu particulier, car quels médias francophones sont susceptibles d’informer les bretonnants des événements ou des productions artistiques uniquement en langue bretonne ? Le souhait des locuteurs est alors bien sûr de vivre un certain nombre d’expériences culturelles dans leur langue, mais d’avoir aussi connaissance de productions inaccessibles par le biais du français : les radios associatives de pays sont, pour le Comité Économique et Social Régional « des relais formidables pour les chanteurs, musiciens bretons, qui ne peuvent accéder à certaines ondes. » (CESR, 31)

Les médias audiovisuels, ainsi qu’Internet, constituent alors des « moteurs sociaux » qui mettent les bretonnants, dispersés sur le territoire breton, voire beaucoup plus loin, en lien les uns avec les autres. Toujours selon le CESR de Bretagne, Radio Kreiz-Breizh

contribue à resserrer le lien social, à rapprocher les générations et à faciliter l’intégration des nouveaux habitants du centre Bretagne. La langue bretonne constitue un formidable outil relationnel pour certaines populations rurales bretonnantes, en aidant également les plus anciens à mieux connaître les jeunes et les milieux plus urbanisés ». (CESR, 31)

Corinne ar Mero ne disait pas autre chose en 2006 dans une enquête effectuée auprès des traducteurs de breton (Ar Rouz, 2006) : « pelec’h komz d’ur bern tud war ar memes tro estroc’h evit er skinwel, er sinema…? » « où parler à un grand nombre de gens en même temps sinon à la télévision, au cinéma… ? »

La dispersion géographique n’est d’ailleurs pas, dans le cas du breton, la seule rupture que l’on demande aux médias de compenser : « D’ar mediaoù da sevel ur pont etre ar vrezhonegerien goshañ hag an nevez-brezhonegerien » « Aux médias d’établir un pont entre les bretonnants âgés et les néo-bretonnants », affirme ainsi Herve ar Beg, ancien directeur de Radio Kreiz-Breizh (Moal, 78). Comme la transmission familiale de la langue a grosso modo sauté une génération, les médias sont le moyen de donner la parole aux anciens, comme aux plus jeunes, afin que tous puissent s’entendre et, petit à petit, mieux se comprendre.

La demande peut aussi s’analyser sur un plan plus symbolique. On peut ainsi considérer que la présence du breton dans les médias permet de montrer qu’il se prête aussi bien que les autres langues à des moyens de communication « modernes ». Mais le directeur actuel des programmes en breton de France 3, Fañch Broudic, estime qu’il n’est pas

dao ober abadennoù brezoneg evid diskouez hag evid proui eo ar brezoneg eur yez par d’ar re all, ha da genta penn, par d’ar galleg. Toud eh ouzomp n’eo ket gwir, pe neuze ne vefe ket er stad m’ema. Sed ne vefem ket avañsetoc’h oh esê beza modern, netra ken med evid diskouez eh omp ken barreg ha n’eus forz piou da veza modern ha deuz ar hiz.

nécessaire de faire des émissions en breton pour montrer et prouver que le breton est une langue égale aux autres et, en premier lieu, égale au français. Nous savons tous que ce n’est pas vrai, sinon elle ne serait pas dans l’état où elle est. Nous ne serions pas plus avancés à essayer d’être modernes, juste pour montrer que nous sommes aussi forts que n’importe qui pour être modernes et à la mode. (Entretien avec F. Broudic, « War beseurt tu ema an abadennou brezoneg o vont war FR3 ? » in Brud Nevez, n° 51, 1992, cité par Moal, 85)

Stefan Moal interprète cette affirmation comme un refus, ou du moins un manque de volonté, de « normaliser » la langue, au sens admis notamment en Espagne de « rendre son emploi normal ».

D’autres, comme Andrev Lavanant, fondateur et président de Dizale, interrogé par Muriel ar Morvan pour un mémoire de fin d’études de journalisme en 1988, pensent que les médias aident à donner un statut à la langue : « Undoubtedly television enhances the status of the minority language », affirme aussi Ned Thomas (Mercator Media Forum 1, Aberystwyth : Gwasg Prifysgol Cymru, 1995, cité par Moal, 88).

Paskal Ar Marc’heg, responsable de la pédagogie de l’association Stumdi, estime ainsi que la publication d’une méthode multimédia d’apprentissage du breton donne une valeur à la langue elle-même : « On a voulu faire quelque chose d’aussi moderne que ce qui se fait dans les autres langues et le commercialiser au même prix. Sinon, cela dévalorise le breton. » (Chartier, 46)

Mais si on laisse de côté les notions de « moderne », de « normal » ou même de « statut », il est certain que les médias rendent la langue visible, aussi bien pour les locuteurs eux-mêmes, et notamment les plus anciens qui n’imaginent pas forcément cette langue survivre à leur génération, que pour l’extérieur. Ned Thomas explique encore :

Unlike radio, television is semi-transparent and acquires an eavesdropping audience beyond the audience for whom it is attended. People who cannot understand the language in question can still watch the screen and perceive lives not altogether unlike their own unroll in this other language, which can make it harder for the wilder prejudices and stereotypes to survive. (Moal, 88)

Et mettre du breton dans les médias, c’est aussi tenir compte du public jeune, totalement immergé dans la culture de l’image :

Poent bras d’ar vrezhonegerien kompren n’hallo ket bevañ ar brezhoneg ma n’hallo ket aloubiñ, da vat, bed ar c’hleweled (ha hini ar rouedad ivez). Trist eo, ’gav din, gwelet n’eus ket bet komprenet e vev ar vrezhonegerien yaouank, koulz hag ar re all, e bed ar skeudennoù penn-da-benn.

Il est grand temps que les bretonnants comprennent que le breton ne pourra pas vivre s’il ne peut pas conquérir, pour de bon, le monde de l’audiovisuel (et celui de l’Internet aussi). Il est triste, je trouve, de constater qu’on n’a pas compris que les jeunes bretonnants, comme les autres, vivent entièrement dans le monde des images.

C’est ainsi que Corinne ar Mero explique son choix de travailler dans la traduction, en particulier pour les médias. Quant à savoir si la présence du breton est nécessaire ou pas à la survie de la langue, les avis sont partagés. Ned Thomas pense que oui, Joshua Fishman, dans Reversing Language Shift (1991), n’en fait pas une priorité.

La traduction constitue en tout cas un moyen important de cette conquête…

4. La traduction

Avant toute chose, il convient de préciser ce que j’entends par « traduction ». Car, dans le milieu audiovisuel, les interlocuteurs sont prompts à répondre qu‘ils ne font pas de traduction, mais plutôt de l’« adaptation ». Et s’il est vrai que la contrainte des images peut amener le traducteur à trouver des solutions qu’il jugera loin de l’idée originale, il faudrait encore prouver que ces écarts sont plus importants et plus nombreux dans les domaines audiovisuels qu’ailleurs et il n’en reste pas moins que ces opérations, aussi spécifiques, contraintes et techniques soient-elles, constituent avant tout un service permettant de transmettre un contenu donné dans une autre langue et une autre culture que celles dans lesquelles il a d’abord été émis.

4.1. La pertinence des différents modes de traduction

On sait que, dans les différents pays européens, les stratégies de traduction privilégiées pour les contenus audiovisuels diffèrent. Si on ne peut établir une

division trop simpliste, d’une part parce que le nombre de chaînes par ex. est passé de 47 en 1989 à plus de 1500 en 2002, dans l’Europe des 15, et qu’aucun pays n’a un ensemble de directives communes ou un code unique de bonne conduite ; d’autre part, parce que les solutions sont désormais multiples et flexibles (Gambier, 2002)

les Scandinaves continuent cependant de privilégier le sous-titrage, les Européens de l’Est (Pologne, Russie, pays baltes) font surtout du « voice-over », par-dessus la bande originale, le plus souvent avec un seul lecteur, les Allemands doublent en synchronie temporelle, tandis qu’en France et en Espagne, on préfère le doublage synchro-labial (Moal, 62).

Cette dernière solution est certes la plus chère de toute, mais d’une part, le public breton est habitué aux films doublés et supporterait mal la technique du « voice-over », par exemple ; et, d’autre part, la technique du doublage est certainement la plus appropriée, y compris sans doute dans les pays où elle n’est pas privilégiée pour les longs métrages, pour traduire les programmes à destination des enfants, dessins animés ou autres. Or, c’est justement le public qui était visé en priorité par TV Breizh à sa création, de même que par France 3 qui destine encore aujourd’hui la quasi-totalité des doublages aux enfants. Mais ceux-ci représentent une faible part de la production de la chaîne, comme le montre le graphique ci-contre (volume annuel en heures).



Je mentionnerai un autre facteur d’adéquation du doublage par rapport aux autres techniques : s’il existe des ouvrages très anciens écrits en breton, et même des traces plus anciennes que le serment de Strasbourg pour le français, la culture bretonne est longtemps restée principalement orale. Stefan Moal remarque d’ailleurs que « evit poent ez eo bet merket istor berr an internet gant distro ar skrid diwar goust ar gomz » « pour l’instant, la courte histoire d’Internet a été marquée par un retour de l’écrit aux dépens de l’oral » (Moal, 69).

Le rôle du doublage à cet égard est donc double : contribuer à créer un environnement où l’on puisse entendre du breton, notamment pour les enfants qui ne trouvent aucune trace de cette langue en dehors de leur environnement scolaire, et assurer la transmission orale d’un patrimoine riche d’accents et de tournures variés, rôle d’autant plus important que l’apprentissage de la langue par les néo-bretonnants se fait certainement davantage par l’écrit aujourd’hui.

Tout récemment, Gwagenn TV, qui travaille avec très peu de moyens, a cependant eu recours au sous-titrage en breton pour un reportage à Béziers (on peut retrouver la vidéo parmi les premières diffusées sur le site Internet www.gwagenn.tv/videos/view/113456/2007/04/26/manifestadeg-bsiers-170307). Il s’agit probablement du premier sous-titrage de l’occitan en breton et cet exemple montre que les nouvelles technologies permettent ce que Michael Cronin appelait de ses vœux en 1998 : « Much needs to be done to encourage translation exchanges between lesser-used languages on the planet. » (Cronin, 158)

L’Internet haut débit et les techniques de production audio et vidéo étant de plus en plus accessibles, on voit arriver du contenu oral en langue minoritaire sur les ordinateurs des particuliers. On pourrait alors imaginer trouver d’ici peu des traductions audio de textes très divers mis à disposition sur la Toile, associées ou non à l’équivalent sous forme de texte par le biais de logiciels de reconnaissance vocale, par exemple pour les internautes ne disposant pas d’un débit suffisant.

Si un tel mode de traduction semble particulièrement pertinent pour une langue telle que le breton, que dire de l’autre langue minoritaire de Bretagne, le gallo, langue d’oïl parlée à l’est de la frontière linguistique, dont les défenseurs éprouvent quelque difficulté à s’entendre sur une orthographe ? Des traductions audio n’élimineraient pas forcément le recours à l’écrit comme intermédiaire, de même qu’« il y a de nombreux passages entre écrit et oral dans la production audiovisuelle » (Gambier, 2002), mais elles pourraient du moins trouver un consensus dépassant les éventuels conflits autour de l’orthographe au sein de la communauté linguistique concernée.

Enfin, la pertinence de la traduction comme mode de production de contenus audiovisuels est aussi financière. Stefan Moal soulignait en 2005 que le doublage était cher. On peut sans mal imaginer que d’autres modes de traduction audiovisuelle privilégiés ailleurs soient moins coûteux, mais deux comparaisons permettent d’affirmer que, même si ce fut le cas au début des années 2000, le doublage en breton n’est plus si cher aujourd’hui. Samuel Julien explique en effet que Dizale, grâce au travail fourni depuis 2001 et aux gains de productivité, propose actuellement les mêmes prix que les sociétés de doublage françaises.



En outre, si on garde en mémoire l’objectif principal qui est de proposer du contenu audiovisuel en breton, il est intéressant de constater que le doublage d’un film de deux heures tel que Shakespeare in Love coûte 60 % de moins que la production de 40 minutes d’une série de quatre épisodes en breton intitulée A-live.

Certains se méfient pourtant de ces médias maniés comme des rouleaux compresseurs. Durant l’hiver 1998, des réalisateurs de la télévision catalane se sont même mis en grève pour protester contre l’utilisation croissante des fonds pour traduire des feuilletons et films américains, au détriment de la création. (Alle, 10)

Mais la Bretagne ne présente pas un paysage audiovisuel tel que la production puisse pâtir de la traduction. Celle-ci pallie bien plutôt l’absence de fonds destinée à celle-là.

4.2. La pratique actuelle et ses bénéfices

La pertinence financière de la traduction pour la création de contenus audiovisuels en breton paraît d’autant plus réelle qu’elle ne représente qu’une part infime du budget de doublage d’un film. Samuel Julien l’estime en effet aujourd’hui à moins de 10 % pour les trois opérations de détection, de traduction proprement dite et de calligraphie.



Dizale fait travailler pour cela essentiellement deux personnes : un détecteur/calligraphe et une traductrice. Mais certaines années, ces deux personnes n’ont pas suffi à la production demandée par TV Breizh et co-financée par la région Bretagne. Le graphique combiné du budget et du nombre d’heures doublées montre certes un gain de productivité, mais surtout une baisse des budgets alloués à l’association pour son activité de doublage.



Outre ces deux personnes qui collaborent étroitement avec l’association pour la traduction, France 3 emploie un traducteur et le doublage fournit du travail à deux salariés à plein temps au sein de l’association Dizale, le directeur et le directeur artistique, mais aussi à des acteurs de plus en plus nombreux (jusqu’à une vingtaine), à des techniciens, etc. De même, l’Office de la langue bretonne emploie au total 20 personnes, dont trois traducteurs, un terminologue et un relecteur soit un quart de son effectif qui se consacre à des activités assimilées à la traduction.



Et si les traductions destinées à Internet ne sont pas majoritaires dans le travail de ces salariés, on observe tout de même une augmentation assez nette au cours des trois dernières années, qui n’est pas seulement liée à une hausse du volume global des traductions commandées à l’Office.

Il faut noter par ailleurs que la pertinence de la traduction en breton pour la Toile n’est pas la même que pour l’audiovisuel. En effet, une page HTML coûte aussi cher à rédiger directement en breton qu’en français, mais avoir la même page dans les deux langues entraîne nécessairement un surcoût, d’autant plus important que l’on fera appel à des professionnels, et la rentabilité de cet investissement peut sembler douteuse. Pour prendre un exemple qui n’engagera que moi : si la traduction de mon site Internet en breton n’existe pas encore et que je n’en ai pas fait une priorité marketing, c’est que je ne crois pas qu’elle puisse m’apporter beaucoup de clients. Car ceux qui me demandent parfois de la traduction en breton ont trouvé mon site par des mots-clés français et c’est la lecture des pages françaises du site qui les a incités à faire appel à mes services. Et quand bien même ces clients seraient bretonnants, ils seraient aussi capables de lire ces pages en français !

Ce qui ne veut pas dire bien sûr que je ne souhaite pas faire cette traduction en breton… Le bénéfice que j’en tirerais ne me semble pas négligeable. Peut-être inciterais-je des clients bretonnants à faire appel à moi, ou des bretonnants à solliciter ma collaboration pour certains projets ou pour mon savoir-faire technique, mais surtout je m’entraînerais à traduire dans ma langue grand-parentale ! C’est exactement ce que Samuel Julien explique du doublage : « c’est une école ». Une école pour tous les « acteurs » du doublage, détecteur, calligraphe et traducteur inclus. Elle a ainsi permis à deux acteurs au moins d’être sélectionnés pour des longs métrages en français, ce qui prouve qu’ils avaient acquis par cette pratique du doublage une véritable « épaisseur » d’acteur.

Outre les emplois déjà créés, l’activité du doublage ouvre la voie à des jeunes locuteurs du breton qui s’intéresseraient aux médias, puisqu’il s’agit d’un domaine où beaucoup (beaucoup !) reste à faire dans leur langue. Bien sûr, le danger réside dans le fait que la perspective puisse être illusoire si les fonds viennent à manquer pour le secteur. Mais si, comme le signale Samuel Julien, on manque surtout de techniciens connaissant le breton, elle devrait encourager les bretonnants à acquérir la double compétence qui apparaît dans les réflexions du Comité Économique et Social Régional comme de l’Office de la langue bretonne (Meriadeg Vallérie, communication du 7 avril 2007 à Carhaix), c’est-à-dire à se former à des métiers où ils pourront valoriser, en plus, leur connaissance de la langue bretonne.

De même, la dynamique enclenchée par l’Office de la langue bretonne avec l’accord « Ya d’ar brezhoneg » (« Oui au breton »), signé par plus de 580 entreprises, associations et autres organismes (http://www.ofis-bzh.org 18 oc,tobre 2006), et plus de 60 communes (http://www.ofis-bzh.org 15 ma,rs 2007), pourrait à terme conduire à l’ouverture de postes dans le domaine de la traduction et de la terminologie, puisque les engagements pris par les signataires impliquent une communication bilingue sur différents supports.

Les débouchés dans le domaine informatique semblent plus incertains. En effet, quelques personnes font aussi de la traduction dans ce domaine, mais l’action du principal fournisseur de logiciels en breton, proposés par le biais de l’association An Drouizig, est entièrement bénévole. Une autre personne travaille notamment, en tant que salarié d’une association, à la création d’un dictionnaire en ligne et traduit des sites Internet ou des logiciels. Les salariés de l’Office de la langue bretonne travaillent bien sûr aussi sur ce domaine, en particulier les terminologues, mais ce n’est pas pour autant que la demande s’exprime par des moyens financiers spécifiques alloués à la structure qui les emploie, sauf tout récemment peut-être avec Microsoft, comme nous le verrons.

4.3. Les outils

Le travail de ces informaticiens débouche en tout cas sur la production d’outils qu’on pourrait qualifier de « modernes » en breton, dont certains spécifiquement destinés à la traduction. Tangi ar Menn dit ainsi avoir conçu son propre programme de traduction assistée par ordinateur (TAO) et met en place un dictionnaire, donc une base de données terminologique, consultable en ligne (www.geriadur.com), qui inclut des données sociolinguistiques très intéressantes.

L’Office de la langue bretonne a aussi mis en ligne (www.ofis-bzh.org/bzh/ressources_linguistiques/index.php) récemment la base de données constituée pendant toutes ses années d’existence, c’est-à-dire depuis 1999, qui contient des concordances plus techniques que la précédente. En revanche, les traducteurs de la structure viennent tout juste d’obtenir le progiciel SDL Trados™. En cas de demande spécifique pour Internet, le service de traduction demandait jusqu’à présent à ses clients de préparer les textes sous Word ou les récupérait en ligne pour pouvoir les traiter avec ce logiciel. Si la croissance du nombre de sites à traduire se confirme, il serait sans doute devenu de plus en plus difficile d’imposer cette contrainte aux clients, même si aucun n’a jusque-là refusé de le faire pour cette raison.

Car la TAO offre des possibilités bien plus intéressantes qu’un simple traitement de texte pour la traduction complète des pages web avec toutes leurs spécificités. J’en illustrerai quelques-unes à l’aide d’un exemple de site web conçu en HTML : mon site professionnel. En allant sur la page d’accueil (www.trohadistro.com), vous pourrez constater qu’à chaque langue est associée une couleur. On la retrouve déclinée sur chaque page du site rédigée dans la langue concernée. Le bandeau supérieur est en fait une imbrication d’images dans un tableau HTML, dont vous pouvez afficher le code (menu « Affichage » de votre navigateur, option « Code source » ou « Source »). Dans TagEditor, un des programmes de Trados™, ce même code s’affiche sous forme de balises « traduisibles » (c’est-à-dire modifiables) ou non selon les paramètres prédéfinis ou choisis dans le programme.


En l’occurrence, ce sont les images qui sont à traduire, c’est-à-dire à remplacer par les images de la couleur voulue. En les encadrant d’une balise que j’ai nommée « trad », on peut les traduire en un seul bloc dans le segment cible.



L’intérêt est bien entendu qu’on n’a plus besoin ensuite de rentrer tout ce code manuellement pour chaque page, puisqu’il est mémorisé dans Trados Workbench™, la base de données du progiciel. On obtient ainsi rapidement la structure de la page dans la langue cible. Bien sûr, cette contrainte est propre à mon site. Cependant, je sais aussi, pour avoir reçu une partie de la traduction allemande de ce même site sous Word, que des textes peuvent être omis par le traducteur qui ne travaille pas avec ce type d’outils ou par la personne chargée de transférer un contenu HTML dans un traitement de texte. En effet, nombreuses sont les pages qui contiennent du texte visible uniquement dans certaines circonstances.

C’est le cas, par exemple, des info-bulles que j’ai utilisées pour expliquer la fonction de certains boutons (les symboles de la maison, de l’enveloppe ou encore les boutons de navigation d’une page à l’autre) ou la signification des sigles : on en trouvera des illustrations à la page www.trohadistro.com/francais/page01-fr.html. Ces textes n’apparaîtront pas si l’on fait un simple copier-coller dans un traitement de texte, alors que l’éditeur de Trados™ considère, si le fichier de paramètres est bien configuré, que l’attribut « title » des balises correspondantes (en l’occurrence « img » et « acronym ») est à traduire. Et cette souplesse peut induire des stratégies de traduction particulières. J’ai ainsi choisi de donner en info-bulles la signification des acronymes désignant des institutions dans la langue de la page, sachant que leur nom original restera visible de l’utilisateur s’il décide de cliquer sur le lien correspondant (voir par exemple la page www.trohadistro.com/espanol/referencias.htm). Le lecteur peut ainsi se contenter d’une lecture rapide avec l’acronyme seul, en connaître la signification dans sa langue en passant la souris dessus, et retrouver l’organisme cité et son nom complet en cliquant sur le lien qui l’emmène à la page de liens externes voulue.

Vous me direz : tous ces détails devraient être pris en compte dans toute traduction, quelle que soit la langue cible, et il n’y a rien là de spécifique à la traduction dans des langues minoritaires. Est-il même important que les traducteurs travaillant dans ces langues maîtrisent tous ces aspects techniques de la profession, alors qu’ils sont parfois débordés de demandes beaucoup plus simples et basiques contraintes ? On peut répondre par l’affirmative pour plusieurs raisons.

La première est sans doute la hiérarchie que certains intellectuels ou politiques osent encore établir sans rire entre les langues, comme aux plus belles heures du racisme colonialiste, dont la France a écrit de tristes pages. Je vous livre un extrait éloquent du discours de Mme Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française :

Je dois pour finir évoquer une menace d’une tout autre nature et d’une extrême gravité qui pointe à l’horizon. […] Aujourd’hui des voix s’élèvent pour plaider qu’il faut faire place aux côtés du français dans l’enseignement, dans la vie publique aux langues qui étaient depuis le XVIe siècle du ressort de la vie privée. Depuis mars dernier [2002], une instance officielle s’intitule Délégation générale à la langue française et aux langues de France, intitulé qui les place donc en situation d’égalité. (Carrère d’Encausse, 2002)

Sans plus de commentaires sur cette citation, je dirai que les locuteurs de petites langues ont finalement toujours à prouver que leur parler n’est pas seulement porteur d’une culture figée et passée, prête à être reléguée au musée, qu’il reste vivant et, par définition, s’adapte donc aux évolutions du monde dans lequel les locuteurs vivent. Par conséquent, le fait que les locuteurs s’approprient les nouvelles technologies, les utilisent pour travailler, rédiger dans leur langue, pour la diffuser et l’utiliser dans tous les domaines, est d’emblée perçu comme un signe de la modernité de la langue elle-même. C’est ainsi que Jean-Yves Le Drian, président de la région Bretagne, s’est exclamé à la signature de l’accord tripartite avec Microsoft le 27 mars 2007 : le breton, « c’est moderne » (actualités de l’Office de la langue bretonne). La langue n’est pas un objet doué d’une vie propre, c’est plutôt l’utilisation qu’on en fait qui est moderne, mais ça revient à dire la même chose. Tout comme la présence du breton dans les médias audiovisuels favorise une reconnaissance sociale de la langue, y compris par des locuteurs qui l’ont abandonnée dans le contexte socio-économique du début du XXe siècle, sa mise en place sur Internet au moyen d’outils logiciels de traduction actuels peut avoir un effet similaire sur les donneurs d’ouvrage.

La deuxième raison est que, en l’absence d’une nécessité de traduction pour cause d’impossibilité de communiquer autrement que par le breton, les donneurs d’ouvrage de ce type de traductions font d’une certaine manière acte de militantisme. Cela n’impose-t-il pas que l’on soit en mesure de leur proposer les prestations avec un minimum de contraintes ? Bien entendu, la capacité du traducteur à traiter des formats web grâce à un logiciel spécifique devrait être mieux rémunérée, car il doit amortir son investissement qui, outre le coût d’achat, nécessite du temps de formation pour maîtriser l’outil et donne une réelle valeur ajoutée à son travail. Au client alors de décider s’il préfère l’option plus onéreuse mais présentant le moins de contraintes pour lui ou l’option la moins chère avec une implication plus grande de sa part pour la partie technique du travail.

J’ajouterai une troisième raison : en maîtrisant les aspects techniques des types de documents qu’il peut être amené à traiter, le traducteur de breton peut aussi devenir force de proposition pour mettre en valeur son travail, et donc la langue qu’il s’agit de faire découvrir et reconnaître par le plus grand nombre, locuteurs ou non.

4.4. Questions sur l’avenir

Le Conseil Régional de Bretagne estime que « le maintien de la langue bretonne ne peut se concevoir sans sa diffusion en permanence par les médias modernes » (Moal, 94). Mais la demande de TV Breizh décline et aucun autre financeur privé n’est apparu sur le marché. N’y aura-t-il pas alors nécessité de financements publics plus importants à l’avenir pour maintenir sur pied une industrie bretonne d’à peine quelques années ? Le doublage en breton ne différerait pas alors de ce qui se fait dans les autres langues : le cinéma européen est très fortement subventionné. Ce qui diffère, comme nous l’avons vu, c’est l’audience possible. Pourtant, est-ce parce que le public pour les films français est plus restreint que pour les films américains qu’il y a moins de subventions ? Peut-être les partenaires ne se bousculent-ils pas, sans doute les distributeurs sont-ils parfois (ou souvent ?) frileux, mais il y a de toute façon au départ de toute aventure cinématographique une prise de risque et une volonté politique.

C’est aussi cette volonté politique, d’abord du secteur privé puis des collectivités, que sollicite l’Office de la langue bretonne via l’accord « Ya d’ar brezhoneg ». Les signataires doivent en effet choisir dans une liste de propositions les actions qu’ils mettront en œuvre pour rendre le breton visible dans leur communication. Dans la charte destinée aux communes, la proposition de traduction des sites Internet figure en quatrième position. C’est loin d’être la seule proposition qui ferait appel à de la traduction, puisque les mairies font de la signalétique et éditent un grand nombre de documents qui peuvent devenir bilingues, y compris des actes officiels. D’où une double pertinence de la TAO pour l’Office de la langue bretonne : elle permettra de traiter des formats très divers, et notamment ceux des sites Internet, mais aussi de mémoriser les données déjà traduites pour telle ou telle commune, qu’il ne restera plus ensuite qu’à adapter pour les autres communes (changer le nom de la commune, du maire, etc.).

Le nombre de traducteurs utilisant la TAO, que j’avais évalué à 14 % en juin 2006 sur un échantillon de 22 personnes, passerait aujourd’hui à 22 %, car outre l’équipement d’une traductrice de l’Office de la langue bretonne, il faudrait ajouter un traducteur absent de l’échantillon qui a travaillé avec Wordfast pour une animation Flash. On pourrait considérer que cette augmentation est tardive, mais la demande arrive aussi très progressivement pour le breton.



L’accord signé tout récemment entre l’Office de la langue bretonne, la région Bretagne et Microsoft France pourrait donner un coup de fouet à la traduction informatique, puisque « TermBret, le service de terminologie de l’Office a déjà fourni un premier lexique de 5000 termes et devra s’atteler à la traduction de 50.000 mots pour cette première coopération » qui concerne le Pack Office (actualités de l’Office de la langue bretonne, 2007), et ce sont plus de 300 000 mots qui devront être traités par le service de terminologie et le service de traduction de l’Office pour Windows Vista. Le bénéfice en termes d’emplois n’est pas défini, mais on peut penser que l’accord consolidera au moins les emplois existants. En revanche, le bénéfice en terme de reconnaissance du breton paraît indéniable.

5. Conclusion

Pour terminer, le tableau que je viens de brosser peut paraître contrasté. D’un côté, la traduction en langue bretonne semble promise à un bel avenir, parce qu’elle est moins coûteuse que la production audiovisuelle, parce que les traducteurs sont en train de s’approprier les outils qui peuvent leur faire gagner de la productivité et donc diminuer les coûts pour les clients finaux, parce que les signataires de la charte « Ya d’ar brezhoneg » existent, parce que des entreprises aussi emblématiques que Microsoft s’engagent.



D’un autre côté, on constate aussi que l’activité dépend encore en très grande partie de financements publics, et donc d’une classe politique qui, si elle peut faire état d’une conviction a priori sincère, dispose de moyens très limités. Le 18 janvier 2007, Christian Guyonvarc’h, conseiller régional de l’Union démocratique bretonne (UDB), a ainsi

insisté sur la faiblesse des moyens dont dispose à ce jour la région. Avec son budget de quelque 795 millions d’euros (2006), la Région Bretagne fait pâle figure comparée au Pays de Galles ou à la Galice qui, à populations comparables, disposent respectivement de 20 et 8 milliards d’euros. (Ladame)

Si on considère le poste « traduction » du bilan financier 2006 et du budget 2007 de l’Office de la langue bretonne, il apparaît très clairement que le service, avec ses trois salariés, sans compter sans compter celui de TermBret qui abat une part importante du travail de traduction en effectuant les recherches et propositions terminologiques, ne s’autofinance pas. Cela signifie que l’activité de traduction en breton n’est pas économiquement viable sans les financements publics et la remarque vaut également pour l’ensemble de la structure.



Or, la modernité, c’est aussi, qu’on le veuille ou non, le système économique dans lequel nous vivons, où rentabilité et croissance sont les maîtres mots. Les bretonnants sont conquérants, comme le démontre le travail effectué bénévolement par de nombreux traducteurs (Ar Rouz, 2006), la création de l’Office de la langue bretonne en 1999, premier organisme de ce type en France, la création de TV Breizh, etc. Mais il reste beaucoup à faire, nous l’avons vu, pour pérenniser l’activité de traduction et, plus largement, de production de contenus de tous types, et je ne vois que deux solutions :

- soit accroître la demande sociale, c’est-à-dire le nombre de locuteurs ou, du moins, de personnes intéressées par la présence du breton dans les médias et dans la vie publique, ce qui augmenterait de fait l’audience pour les médias, la pression sur les entrepreneurs et les collectivités pour les autres types de traduction, et pourrait rendre l’activité de traduction rentable et justifier encore davantage les outils de TAO ; mais comment y parvenir, si ce n’est par une politique linguistique volontariste qui ne peut reposer que… sur des fonds publics ?

- soit mesurer la rentabilité autrement en incluant des paramètres tels que la création d’emplois, le frein à l’exode des diplômés formés dans la région, la création artistique, le caractère vivant du patrimoine culturel et linguistique, le bien-être des habitants, etc.

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About the author(s)

Après avoir obtenu son diplôme de traducteur quadrilingue à l’IPLV (Institut de langues vivantes de l’Université Catholique de l’Ouest à Angers - France), David ar Rouz s’installe en libéral comme traducteur et poursuit en même temps ses études pour terminer sa maîtrise (4 années post-baccalauréat). Il choisit alors comme sujet de recherche l’auto-traduction, travaille sous la direction du Professeur Michel Ballard à Arras et interviewe notamment, dans le cadre de ce travail, Nancy Huston. Passionné dès lors par la recherche en traductologie, il décide de poursuivre par un DEA (Diplômes d’Études Approfondies, équivalent du master), qui lui permet de traiter cette fois de la traduction en breton et en gallo, les deux langues minoritaires de Bretagne, sous la direction du Professeur Jean-Yves Urien. Depuis octobre 2009, il prépare une thèse sur « les enjeux de la traduction dans une Europe plurilingue » à l’Université de Bretagne-Sud (Lorient), sous la direction du Professeur Jean Peeters, au sein de l’équipe PREFics (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones – information, communication sociolinguistique) de l’Université de Haute-Bretagne (Rennes 2).

Once obtained his diploma in quadrilingual translation from the IPLV (Institute of living languages of the Université Catholique de l’Ouest in Angers – France), David ar Rouz began working as a freelance translator and kept on with his studies to get a “research degree” in English. He chose then to investigate about self-translation, under the supervision of Professor Michel Ballard in Arras, and interviewed in particular for this paper Nancy Huston. As he felt very keen on translation studies from the beginning, he decided to go on with a Master’s Degree that gave him an opportunity to deal with translation into Breton and Gallo, the two minority languages of Brittany, under the supervision of Professor Jean-Yves Urien. Since October 2009, he has been preparing a thesis about “the implications of translation in a multilingual Europe” at the Université de Bretagne-Sud (Lorient – Brittany), under the supervision of Professor Jean Peeters, within the PREFics (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones – information, communication sociolinguistique) team of the Université de Haute-Bretagne (Rennes 2 – Brittany).

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©inTRAlinea & David ar Rouz (2009).
"Le breton à la conquête de la modernité"
inTRAlinea Special Issue: The Translation of Dialects in Multimedia
Edited by: M. Giorgio Marrano, G. Nadiani & C. Rundle
This article can be freely reproduced under Creative Commons License.
Permanent URL: http://www.intralinea.org/specials/article/1710

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