Une expérience de traduction

By Laurence Courtois (Traductrice indépendante, France)

Abstract & Keywords

English:

How does one translate a novel from the 1930s into contemporary French? How should one deal with the specific features of the text and the difficulties they cause? The translator discusses these issues with reference to examples from her translation and the strategies she adopted.

French:

Comment traduire un roman des années 30 en français aujourd'hui ? Comment aborder, dans le texte, les spécificités et les difficultés de traduction apportées par ces spécificités ? Dans ce texte, la traductrice expose quelques exemples concrets de questions de traduction, et les choix qui ont guidé son travail.

Keywords: kleiner mann – was nun, hans fallada, traduction littéraire, stratégies de traduction

©inTRAlinea & Laurence Courtois (2013).
"Une expérience de traduction"
inTRAlinea Special Issue: Ritradurre "Kleiner Mann – was nun?" di Hans Fallada
Edited by: Natascia Barrale & Chris Rundle
This article can be freely reproduced under Creative Commons License.
Permanent URL: http://www.intralinea.org/specials/article/1951

Dans le séminaire organisé à Palerme en novembre 2009, le professeur Rubino avait axé la confrontation de nos travaux autour de points précis, afin d’éclairer nos choix, mettre en évidence nos différences, souligner des spécificités du texte de départ et les différentes solutions que nous avions pu y apporter.

Tout d’abord, nous avons abordé la question des noms des personnages, « Lämmchen », « der Murkel », et « der Junge », en allemand.

Dans Quoi de neuf petit homme ?, nous connaissons les deux personnages principaux essentiellement par le petit nom qu’ils se donnent l’un l’autre. Si le nom de famille de Pinneberg est connu d’emblée, dès la première phrase du roman, son prénom n’est jamais utilisé que dans des cadres formels (chez le médecin), ou bien une fois par sa mère (qui déclare d’ailleurs l’appeler Hans, et non Johannes). Emma Mörschel par contre est peu utilisé, une fois chez le médecin, également quand nous sommes dans sa famille, mais nous la connaissons avant tout sous son petit nom de « Lämmchen », littéralement petit agneau. Au cours du roman, il arrive même que Fallada la nomme « Lämmchen Pinneberg » : le petit nom est élevé au rang de prénom officiel. Quant à leur enfant, il est constamment appelé « der Murkel », c’est-à-dire le môme ou le gosse. Son prénom, Horst, n’est donné qu’une seule fois au cours du roman, quand la mère Pinneberg vient inopinément rendre visite à sa belle-fille.

Pour la traduction, il m’a semblé devoir faire un choix radical et fort : ces trois personnages formaient quasiment une trinité. J’ai donc cherché une harmonie entre ces trois petits noms, tenté de rendre une connotation des années trente pour replacer le roman dans son contexte historique, et pour parachever cette « trinité », j’ai choisi de mettre des majuscules à ces noms : ils étaient presque devenus des noms propres en allemand. Et même si la langue allemande, avec ses majuscules à tout les substantifs, ne marque pas la différence avec les noms propres, ce choix m’a semblé rendre au mieux le parti de Fallada.

J’ai traduit « Lämmchen » par « Bichette ». Le choix de travailler avec une connotation des années 30 l’a emporté ici. Par ailleurs, il était difficile de trouver une solution plus proche de la lettre. « Agnelle », qui existe, apporte une sonorité précieuse et tout à fait en décalage avec le texte. Laisser « Lämmchen » en allemand me semblait trop compliqué, puisque c’est déjà difficile à lire et à prononcer pour un français qui n’aurait pas de notions d’allemand, et évacue d’emblée toute les significations contenues dans « Lämmchen » : la pureté, l’innocence, la candeur, la douceur… Ce que « Bichette » en revanche peut véhiculer.

Pour « Junge », qu’utilise presque exclusivement Bichette, j’ai pensé à « Môme », qui recontextualise là aussi l’époque de l’action, permet de souligner l’attitude un peu infantilisante de Bichette avec « son » môme, et garde tout de même ce ton très affectueux, qui reste dans une veine populaire : ce sont de petites gens. J’avais envisagé également « mon grand », qui n’a toutefois pas la qualité d’être très populaire.

 

Quand au « Murkel », puisque « môme » était déjà pris, j’ai travaillé sur la sonorité: le « Mouflet », plus proche de « Murkel », m’a semblé être le plus en harmonie avec les noms de ses deux parents.

Pour le « Môme » et pour « Bichette », ce sont des mouvements souterrains qui m’ont conduit à ces solutions, et non pas le travail de traduction à proprement parler. Ces choix se sont imposés, en les entendant par hasard, dans le contexte de ma propre vie, et ont soudain semblé évidents. J’ai par exemple trouvé « Bichette » lors d’une conversation avec une amie qui me parlait de sa fille, dans une conversation tout à fait anodine. « Elle a été malade toute la nuit, la pauvre bichette » m’avait-elle dit. Et ce fut comme un déclic, d’un coup mon travail de traduction est revenu au premier plan, et j’ai eu la certitude d’avoir trouvé une solution à « Lämmchen ». Le travail de traduction se déroule comme une tâche de fond : toujours en train d’oeuvrer, même quand on n’en a pas l’impression. Et ces moments où l’on « lâche » le travail de près, comme la nuit par exemple, fournissent souvent de belle solutions.

Ces choix toutefois très français se sont faits au détriment d’un marquage géographique, qui peut troubler la lecture. Mais j’ai usé de beaucoup d’autres façons de replacer géographiquement l’action de Quoi de neuf, petit homme ? L’utilisation systématique de « Frau », « Herr », « Fräulein », toutes les adresses plus ou moins officielles, qui sont facilement compréhensibles dans le contexte même par des personnes qui ne connaissent pas du tout la langue allemande, permettent de ne jamais oublier que l’histoire se déroule en Allemagne.

 

Les jeux de mots, et l’humour en général sont une des grandes difficultés de la traduction. A un point précis du texte, Fallada fait un jeu de mots entre le nom du syndicat « DAG » (Deutsche Angestellten-Gewerkschaft, soit littéralement syndicat allemand des employés) et une injure provocante, « Dackel » ("teckel" mais aussi "abruti") pour désigner leurs adhérents. L’éditeur allemand, dans la version sur laquelle j’ai travaillé, avait précisé dans une note en fin d’ouvrage que ce syndicat des employés n’existait pas à l’époque où Fallada a écrit ce livre (mais le DAG existera ensuite). Je me suis donc permis d’aller vers une traduction très libre en français, pour chercher le jeu de mot, et ai fini par trouver après de nombreux essais d’acronymes et tentatives de jeux de mots l’Alliance Nationale des Employés – qui donne le mot âne. C’est tout aussi injurieux en allemand qu’en français, et ainsi cela reste drôle dans la situation qui est vive et tendue. Une note de bas de page aurait empêché ce moment – aurait été un aveu d’échec.

De la même façon, j’ai traduit le titre du journal Volksstimme par Voix du peuple, pour éviter une note de bas de page, et pour simplifier la lecture : voix du peuple, une traduction littérale, on comprend aussitôt de quoi il est question et où nous nous situons politiquement. J’ai limité au maximum les notes de bas de page, et j’ai tenté de traduire au maximum vers le lecteur français – les quelques notes sont rares, portent sur des précisions ou des explications. Toutefois aujourd’hui, je ne sais pas si je traduirai Volksstimme ; j’indiquerais probablement sa traduction dans une note.

Cela correspond aussi au projet de traduction et d’édition : il n’était pas question de réaliser une traduction « savante » avec un appareil de notes conséquent, le livre devant rester d’une lecture aisée et accessible, destiné au grand public.

Plus loin, j’ai traduit un passage : « Hände besehen bringt Streit » par une forme proverbiale en français, « jeux de mains jeux de vilains ». Dans l’allemand il n’y a pas de proverbe – mais c’est le phénomène de compensation : je suis allée plus loin que le texte allemand, parce qu’ici l’occasion se prêtait de rattraper d’autres endroits où j’ai dû m’en tenir au sens, sans pouvoir jouer avec les mots. Ce proverbe se prête particulièrement bien à ce passage : on entend la remontrance, le risque, l’envie d’aller plus loin – et les jeux de mains permettent de continuer à tracer la ligne de la sensualité toujours souterraine dans le roman.

 

Une des grandes caractéristiques de l’écriture de Fallada dans ce roman relève de son registre de langue, très parlé, empruntant à l’argot de Berlin et du Nord de l’Allemagne.

La technique que j’ai utilisée tout au long du roman pour rendre ce langage très oral, une grande réussite de Fallada, a été de tout lire, et relire, et relire encore à voix haute. Scander, écouter vraiment, oraliser le texte, pour les dialogues très vifs, pour tester mes choix. Dans les dialogues, beaucoup de choses peuvent aider en français, des « moui », des « ah ben », les petites interjections qui modalisent le texte et donnent une coloration, un ton. On peut aussi enlever une partie de la négation en français qui amène tout de suite dans l’oral. J’ai donc écouté mon texte, pour pouvoir l’écrire. Avec la difficulté majeure, toutefois que ce texte très parlé serait LU. Il ne s’agissait pas non plus d’en rendre la lecture désagréable pour le lecteur, difficile, escarpée, alors que les dialogues doivent être fluides.

Le côté argotique et très populaire de certains passages se concentrent autour du personnage de Jachmann. Ce personnage haut en couleur, toujours de la partie dans les affaires louches, un peu voyou, un peu maquereau, mais tendre et drôle, parle avec de nombreuses expressions idiomatiques, use de l’argot à tout bout de champ, adopte des tournures de phrases qui marquent à la fois son appartenance au milieu voyou berlinois et sa grande aisance avec les formes. L’argot français ici m’a semblé le mieux à même de rendre ces passages très réussis dans le roman de Fallada, tout en essayant de ne pas trop connoter le langage de Jachmann de titi-parisien, ce qui aurait évidemment été un contresens géographique. Mais l’argot français est par son origine le langage des voleurs, et donne une couleur très populaire qui va bien ici. Pour m’y aider, j’ai beaucoup lu d’autres romans français des années 30 avec des personnages au langage malaxé, et j’ai essayé de trouver le juste équilibre entre l’oralité que donne l’argot, sans trahir le contexte géographique de l’action.

 

Presque tous les romans de Fallada ont été traduits au moment de leur parution, et la comparaison est toujours intéressante. A aucun moment toutefois, pendant le travail, je n’ai souhaité me référer à la traduction précédente (Fallada 1933). Quoi de neuf petit homme ? était le premier roman que je traduisais, ma première traduction de grande ampleur. Je voulais donc me préserver de l’influence plus ou moins inconsciente qu’une autre traduction aurait pu avoir sur mon travail, je souhaitais trouver mes propres solutions. Par ailleurs c’était assez simple puisque la traduction de 1933 n’est plus dans le commerce.

En revanche, je l’ai consultée après la remise de mon texte à l’éditeur, avec essentiellement une question en tête : comment le traducteur de l’époque avait-il traduit Lämmchen ? J’eus un vrai choc en m’apercevant qu’il avait trouvé la même solution que moi : Bichette. Il est évident que si j’avais consulté cette traduction avant, j’aurais eu beaucoup plus de mal à trouver « ma » Bichette, ma solution.

Je me suis penchée de beaucoup plus près sur la traduction de 1933 à l’occasion du séminaire à Palerme en novembre 2009, et me suis aperçue alors que quelques passages manquaient. Par exemple un grand passage de la scène à la piscine, dans le dernier tiers du roman, a été coupé dans la traduction de 33 : Pinneberg, qui a suivi son ami Heilbutt à un rendez-vous de naturistes, rencontre et discute longuement avec une Madame Nothnagel. Elle lui fait le récit de ses malheurs de vendeuse de chocolats, et aujourd’hui de lingerie. Toute cette rencontre a été coupé. Egalement l’avant-dernier chapitre, où Jachmann rend visite à Bichette dans leur cabanon des jardins ouvriers, a été entièrement supprimée dans la première édition française. Aussi des passages plus courts, un paragraphe et demi, par ci par là. Pourquoi l’éditeur, le traducteur ont souhaité couper ces passages ? Quel intérêt ? La traduction est aussi une question de mode, d’époque. On coupait sans aucun doute plus facilement quand certains passages étaient trop difficiles, ou jugés moins intéressant. Mais aujourd’hui, ces choix seraient impossibles, car le respect du texte est devenu la règle première de la traduction, si bien que ces pratiques nous choquent.

Sur d’autres points, j’ai trouvé que la précédente traduction ne s’attachait que peu à rendre l’oralité du texte de Fallada. La mère Mörschel par exemple parle de façon très construite, très enjolivée en français alors qu’en allemand c’est tout le contraire.

 

Pourquoi a-t-on retraduit Fallada en France, comment se fait-il que cet auteur connaisse un renouveau aujourd’hui, en France et dans le reste du monde ? Fallada a été réellement redécouvert grâce à Seul dans Berlin. C’était un coup de coeur personnel du directeur des éditions Denoël, Olivier Rubinstein à l’époque, qui est allé rechercher ce titre après avoir lu une note de bas de page chez Primo Levi qui y faisait allusion. La traduction des années 60, a alors été revue par les traducteurs de l’époque pour la republication en France. Ce fut un petit succès de librairie.

Mais il manque à mon avis, pour accompagner aussi bien Seul dans Berlin que Quoi de neuf petit homme ? ou Le Buveur, un contexte qui indiquerait au lecteur qui est Fallada, la période à laquelle il a écrit ces livres, et les raisons pour lesquelles on le retraduit aujourd’hui. Plusieurs pistes peuvent expliquer l’oubli de Fallada et la renaissance qu’il connaît actuellement. Tout d’abord, Fallada n’est pas un styliste mais un grand narrateur, qui sait s’adresser au plus grand nombre. Le très grand succès qu’il connaît en 1930 à la sortie de Quoi de neuf, petit homme ? (traduit dans une vingtaine de langues, publié maintes fois en feuilleton dans les journaux, plusieurs fois adapté au cinéma) tient à sa capacité à écrire une littérature populaire de très grande qualité - caractéristiques qui lui seront aussi reprochées : on étudie peu la littérature populaire à l’université par exemple, et Fallada a été peu étudié en France. Ensuite, c’est un homme qui a eu une vie bouleversé plusieurs fois par des incidents tragiques sur le plan personnel, et par les événements historiques. Il fut un marginal, aussi bien dans la vie sociale que dans la vie littéraire, et son oeuvre, après sa mort précoce en 1947, n’a donc que peu été soutenue par le milieu littéraire et intellectuel allemand – par ailleurs déchiré au sortir de la guerre. Ses héritiers naturels qu’étaient son éditeur et ses légataires n’ont pas non plus été aidés par la partition de l’Allemagne dont a résulté deux images différentes de Fallada jusqu’en 1989, de part et d’autre du rideau de fer. Enfin, il est aussi probable que le roman qui reste aujourd’hui l’oeuvre majeure de Fallada, Seul dans Berlin, et qui est le fer de lance de sa renaissance actuelle, ait été trop en avance sur son temps, et que ce n’est qu’aujourd’hui que les Français, les Anglais, les Américains, les Israéliens, etc, peuvent lire ce magnifique roman sur la résistance allemande à Hitler.

Traductions cités

Fallada, Hans (1933) Et puis après ? trad. Philippe Boegner, Paris: Gallimard.

Fallada, Hans (1952) Le Buveur trad. Lucienne Foucrault et Jean Rounault, Paris: A. Michel.

Fallada, Hans (1967) Seul dans Berlin trad. Alain Virelle et André Vandevoorde, Paris: Plon.

Fallada, Hans (2002) Seul dans Berlin trad. Alain Virelle et André Vandevoorde, trad. revue et corr. par André Vandevoorde, Paris: Denoël.

Fallada, Hans (2007) Quoi de neuf, petit homme ? trad. Laurence Courtois, Paris: Denoël.

Fallada, Hans (2010) Le Buveur trad. Laurence Courtois, Paris: Denoël.

©inTRAlinea & Laurence Courtois (2013).
"Une expérience de traduction"
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Edited by: Natascia Barrale & Chris Rundle
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